Anthony Viaux chez Hélios : quand un pilote de ligne choisit la terre
Sommaire
- • Qui est Anthony Viaux ?
- • Un film pour mettre des images sur un choix difficile
- • Une salle qui n'avait pas envie que ça s'arrête
- • Le débat fictif : et si vous deviez défendre l'autre camp ?
- • Ce qu'on retient
Il y a des soirées qui passent vite. Celle du 20 avril en faisait partie. Quand Anthony Viaux a pris place derrière le pupitre de l'ENSIP Poitiers, personne dans la salle ne savait vraiment à quoi s'attendre. Un ancien pilote de ligne venu parler d'écologie — l'exercice pouvait facilement tourner au sermon. Il n'en a rien été. Ce qu'on a eu, c'est quelque chose de plus rare : un homme qui parle vrai.
Qui est Anthony Viaux ?
Anthony Viaux a passé une bonne partie de sa vie à piloter des avions de ligne. C'est une vocation, pas un métier par défaut — il le dit lui-même. Il aimait voler, aimait ce que ça représentait, la précision que ça demandait, le monde que ça lui permettait de voir. Mais depuis plusieurs années, quelque chose le rongeait.
L'éco-anxiété, pour lui, ce n'est pas un concept théorique. C'est une tension concrète, quotidienne, entre ce qu'il faisait pour vivre et ce qu'il savait de l'état du monde. L'aviation représente aujourd'hui entre 2 et 3 % des émissions mondiales de CO2 — un chiffre qui, si on y intègre les effets non-CO2 comme les traînées de condensation, peut tripler selon les estimations scientifiques les plus récentes. Pour quelqu'un qui prenait les commandes d'un appareil plusieurs fois par semaine, ces chiffres finissent par peser lourd.
Sa décision de quitter l'aviation n'a pas été un coup de colère ni un grand soir de révélation. C'est une conclusion à laquelle il est arrivé lentement, après des années de lectures, de doutes, de conversations avec lui-même. Il en a fait un livre : « Voyage interrompu : confidences d'un pilote de ligne éco-anxieux », sorti récemment, dans lequel il raconte tout ça avec une franchise qui surprend.
Un film pour mettre des images sur un choix difficile
La soirée a commencé par la projection d'un film. Anthony Viaux l'a co-construit pour donner à voir ce que les mots, seuls, ne suffisent pas toujours à transmettre. On y suit son parcours de l'intérieur — la passion du vol, les premiers doutes, la montée de l'anxiété, et finalement cette décision de tourner la page.
Ce qui frappe dans ce film, c'est l'absence de manichéisme. Il ne présente pas les pilotes comme des irresponsables ni les compagnies aériennes comme des monstres. Il montre simplement un système dans lequel des gens bien, avec des valeurs, peuvent se retrouver à faire des choses qui les mettent mal à l'aise — et comment on peut choisir d'en sortir.
La salle était silencieuse. Pas le silence gêné des moments où on attend que ça finisse, mais celui des moments où on écoute vraiment.
Une salle qui n'avait pas envie que ça s'arrête
Après la projection, Anthony Viaux a ouvert la discussion. Et là, les questions ont fusé — des vraies questions, pas celles qu'on pose pour faire bien. Les étudiants voulaient savoir : est-ce qu'il regrette ? Est-ce qu'il pense que son geste change quelque chose à l'échelle planétaire ? Que pense-t-il des carburants durables, de l'hydrogène, des avions électriques ? Est-ce que la responsabilité individuelle a encore un sens quand les émissions sont structurellement ancrées dans l'économie mondiale ?
Il a répondu à tout, sans esquiver. Sur les carburants durables (SAF), il a été clair : les bio-SAF coûtent de 3 à 5 fois le prix du kérosène, les e-SAF de 6 à 12 fois — les slides qu'on aperçoit en fond sur les photos de la soirée en témoignent. Le potentiel existe, mais le rythme de déploiement est largement insuffisant face à la croissance du trafic aérien mondial. Sur la responsabilité individuelle, il refuse les deux extrêmes : ni « mon geste ne sert à rien », ni « tout dépend de moi ». La vérité est inconfortable : les deux niveaux comptent, et il faut tenir les deux en même temps.
Ce qu'on a apprécié, c'est qu'il ne cherchait pas à convaincre. Il partageait une expérience vécue, avec ses nuances et ses zones d'ombre. Il y a une différence entre quelqu'un qui vous explique ce que vous devriez penser et quelqu'un qui vous raconte ce qu'il a traversé. Anthony Viaux appartient clairement à la deuxième catégorie.
Le débat fictif : et si vous deviez défendre l'autre camp ?
Pour finir la soirée, on avait préparé quelque chose d'un peu différent. Un débat fictif autour d'un sujet volontairement épineux : la construction d'un nouvel aéroport. Quatre étudiants avaient été sélectionnés pour incarner des acteurs aux intérêts radicalement opposés. La règle du jeu : jouer le rôle jusqu'au bout, même quand ça gratte.
Alric, en climatologue, a défendu avec rigueur l'idée qu'aucune nouvelle infrastructure aéroportuaire ne peut se justifier dans le contexte climatique actuel — données du GIEC à l'appui. Shinji, dans la peau du PDG d'Air France, a joué le jeu des engagements de décarbonation à 2050 et de la croissance économique comme condition de la transition. Aymen, représentant des riverains, a porté quelque chose de plus concret et de plus humain : le bruit, la pollution locale, les jardins sous les trajectoires. Et Clément, directeur d'Airbus, a défendu l'innovation technologique comme réponse aux critiques — avant de devoir encaisser quelques questions bien placées sur les délais réels de mise en service.
Le débat a été vif, parfois drôle, toujours sérieux. Ce qu'il a montré, surtout, c'est la difficulté de trancher des questions où chaque camp a ses arguments légitimes. Anthony Viaux a participé à l'évaluation, soulignant la qualité des échanges — et glissant, au passage, que certains arguments du PDG fictif ressemblaient à ceux qu'il avait lui-même entendus dans sa carrière.
Ce qu'on retient
Ce type de soirée, ça fait du bien. Pas parce que ça donne des réponses claires — il n'y en a pas toujours. Mais parce que ça oblige à regarder les questions en face, sans les simplifier. Chez Hélios, on accompagne des organisations dans leur transition environnementale. Ce travail demande de comprendre les résistances, les contraintes, les intérêts contradictoires en présence. Anthony Viaux nous a donné, ce soir-là, une leçon pratique sur tout ça.
La transition écologique, au fond, ce sont des milliers d'Anthony Viaux à des moments charnières de leur vie professionnelle — des gens qui savent, qui hésitent, et qui finissent parfois par agir. Comprendre ce parcours, c'est comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous essayons de faire.
Un grand merci à Anthony Viaux d'avoir accepté notre invitation et de nous avoir accordé une soirée d'une telle qualité. Merci à Alric, Shinji, Aymen et Clément pour leur investissement dans le débat fictif — vous vous en êtes sortis avec brio. Et merci à tous ceux qui étaient là et ont contribué, par leurs questions et leur présence, à faire de cette soirée un vrai moment d'échange.